Pour la première fois, un gouvernement programme une baisse des pensions en se servant de la hausse des prix, afin de réduire le déficit des comptes publics. Pour les seniors, c’est la deuxième lame du rasoir, après la hausse de la CSG décidée l’an dernier.​

Nul doute que les mots «retraites» et «sous-indexation» hanteront les journées parlementaires de La République en marche qui se tiendront lundi 10 septembre à Tours. Le vent qui se lève et préoccupe les députés de la majorité a pour origine la grogne, voire l’écœurement des retraités à la suite des déclarations du Premier ministre, Edouard Philippe, dans le Journal du dimanche du 26 août : en 2019 et en 2020, les pensions de retraite de la Sécurité sociale seront «sous-indexées», elles ne progresseront que de 0,3 % par an, alors que l’inflation oscille entre 1,7 et 2,3 %.

Malgré le silence de Bercy, qui refuse de communiquer même sur l’économie globale qui sera réalisée par les caisses de l’assurance vieillesse, les calculettes n’ont pas tardé à révéler les dégâts pour tous les retraités – sauf pour ceux qui sont au minimum vieillesse (Aspa, 833 € par mois).

Le Figaro donne un exemple : un couple de seniors bénéficiant chacun d’une pension de 1 500 € par mois va perdre 612 € à cause de la hausse de 1,7 point de CSG, puis 468 € à la suite du retard par sa pension sur les prix. La suppression progressive de la taxe d’habitation, avancée comme une compensation par le gouvernement, ne fera économiser au couple que 818 €.

Résultat : une perte de pouvoir d’achat de 262 €.

«J’ai choisi le travail»,

clame le Premier ministre. Le mantra est repris par la porte-parole du groupe LREM à l’Assemblée, Aurore Bergé : «On peut légitimement demander un effort générationnel à ceux à qui l’on paye les retraites.»

En somme, la députée réduit les seniors à des assistés, à qui l’on jette la pitance. L’argumentaire est d’autant plus faible que la sous-indexation réduira aussi le calcul des droits acquis par ceux qui cotisent aujourd’hui pour leurs futures retraites !

On appauvrit non seulement les seniors d’aujourd’hui mais aussi ceux de demain et d’après-demain. Plus réaliste, Olivier Véran, rapporteur du budget de la Sécurité sociale, reconnaît :

«C’est impopulaire, nous le savons. Mais les comptes des retraites ne sont pas encore à l’équilibre, malgré des projections favorables.»

Constat symétrique de Frédéric Sève, secrétaire national en charge des retraites à la CFDT:

«On donne l’impression aux retraités qu’ils peuvent être ponctionnés en fonction des besoins des finances publiques. C’est anxiogène pour un public qui n’a pas les moyens de compenser par d’autres revenus, surtout les petites pensions.»

En vieux politique, Richard Ferrand, président du groupe, a mesuré le ras-le-bol des retraités dans son fief électoral du Finistère et réagit au quart de tour, en proposant que la sous-indexation soit modulée en fonction du niveau des revenus.

Tabou brisé

C’est que l’argument de la «priorité aux actifs» ne convainc pas l’opinion publique. Cela fait bien dix ans que les seniors sont visés par des économies. En 2009, François Fillon avait reporté la revalorisation annuelle du 1er janvier au 1er avril. Trois mois de congélateur, quelques centaines de millions économisés. Rebelote en 2014, Jean-Marc Ayrault décale la hausse du 1er avril au 1er octobre, puis Manuel Valls prolonge l’ère glacière jusqu’en octobre 2015.

«Sauf que nous étions sous la pression de la Commission européenne, ce qui n’est plus le cas, explique Michel Sapin, alors ministre de l’Economie. Et, surtout, comme l’inflation était nulle, cela n’a eu aucun effet sur les revenus des retraités.»

De fait, Edouard Philippe brise un tabou : jusqu’à présent le «pacte entre générations» garantissait qu’une fois les pensions liquidées on n’y toucherait plus jamais.

Mais cette ligne rouge dérange à Bercy.

«La désindexation des prestations sociales, c’est la tarte à la crème de la Direction du budget. Quasiment chaque année, elle la propose au ministre. Il se trouve qu’avec la hausse des prix actuels, cette fois, les effets sont importants. Les inspecteurs des finances ont bien repéré le gisement financier, Gérald Darmanin et Edouard Philippe se sont jetés dessus pour boucler le budget rendu difficile par la baisse de la croissance»,

explique une haut fonctionnaire du ministère. Au fait, quelle est l’économie pour l’Etat ? Mystère et boule de gomme. Interrogé par Marianne, le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, a sèchement refusé de révéler ce montant. Les Echos croient savoir qu’il s’agit de 3 milliards d’euros, somme qu’on retrouvera sans doute dans le projet de loi de finances.

Passer à la caisse

Le gouvernement a donc recours à un expédient classique, toujours actionné dans l’urgence pour boucler les comptes qui dérapent. Politiquement, les principaux intéressés hurlent. Avec la sous-indexation, après la CSG, les retraités ont le sentiment de passer deux fois à la caisse. Comme les familles nombreuses sous Hollande, frappées par deux baisses du quotient familial puis celle des allocations. Aucun des arguments du gouvernement ne porte.

Ni la compensation par la suppression partielle de la taxe d’habitation, ni, à l’évidence, le discours très vite expédié, et contestable (lire ci-contre) d’un rééquilibrage entre inactifs et actifs. Ni même le remboursement des audioprothèses. Et quand bien même la CSG des retraités reste malgré tout inférieure à celle des salariés.

Macron a déjà perdu beaucoup de charme aux yeux des seniors. Certes, en 2017, ceux-là ont placé François Fillon en tête au premier tour, en dépit de tout. Mais, ensuite, ils ont applaudi le début du quinquennat. La cote du chef de l’Etat chez les retraités était supérieure à la moyenne l’an dernier, elle ne fait que plonger depuis janvier.

En sept mois, elle a dégringolé de 19 points dans le baromètre Ifop, pour atteindre son plus bas niveau, à 31 % de satisfaits, en août. Chez les députés LREM, l’inquiétude monte. La majorité s’est mise dans l’urgence à chercher des mesures correctrices pour faire digérer la pilule… On se croirait revenu quelques années en arrière.

Source : Marianne


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